Le camion du lait écourte ses tournées

REPORTAGE Chaque matin, des camions partent de Nyon pour récolter le lait chez les toujours plus rares producteurs de La Côte.

Article paru le 4 janvier 2017 dans La Côte. Texte: Fabienne Morand. Photos: Cédric Sandoz. PDF

«Depuis que j’ai débuté, en 2000, j’ai compté quarante-cinq producteurs de lait qui ont arrêté et j’en oublie, j’en suis certain. Il y en a encore qui vont arrêter, il ne faut pas rêver, au prix où est payé le lait, souligne Samuel Cordeau au volant de son camion-citerne de la société Allenbach Transports SA. Là nous allons arriver à Yens. Nous en visitions dix, aujourd’hui il n’en reste plus qu’un.» Il est passé 8 heures, en cette matinée du 30 décembre 2016, quand Samuel Cordeau range le tuyau le long de la citerne pour la cinquième fois et remonte dans son camion pour se rendre à Saint-Livres.

A travers le brouillard frigorifiant, il rejoint la plus grosse ferme de la tournée – couvrant le canton de Genève et La Côte – pour récolter le lait industriel. Il sera ensuite acheminé jusqu’au Laiteries Réunies de Genève (LRG) pour être notamment transformé en fromage, yogourt ou brique de lait. A Saint-Livres, en cette période, quelque 4300 litres de lait sont pompés tous les deux jours.

Le lait est contrôlé
Au printemps, lors de la période de forte lactation des vaches, la société Allenbach est obligée de passer tous les jours à certains endroits, le tank frigorifique n’étant pas de capacité suffisante pour tenir deux jours. Arrivée à Bière sur le coup de 9 heures, tandis que le soleil tente de percer à travers la brume. Pendant que les litres de lait passent du tank – qui le conserve à une température de quatre degrés – à la citerne isotherme, Samuel Cordeau explique qu’un prélèvement est effectué automatiquement à chaque arrêt et conservé au froid, à l’arrière du camion. A la fin de la tournée, le chauffeur testera un mélange de la récolte du matin, afin de rechercher d’éventuelles traces d’antibiotiques qui seraient passés à travers le lait. Si la fine languette, à l’image d’un test de grossesse, ne marque pas trois barres signifiant que tout est en ordre, le conducteur monte sur la citerne pour tester les trois compartiments et ainsi repérer quel contenu devra être jeté.

Aujourd’hui, ce geste, il l’a effectué à Gilly, son dixième et dernier arrêt du jour. Rien d’anormal à signaler dans les 13 960 litres de lait.

A Genève, les échantillons individuels seront examinés pour la qualité et rechercher d’éventuelles traces d’eau (au cas où un agriculteur aurait voulu «gonfler» sa quantité de lait). C’est à ce moment-là qu’aurait été identifié chez qui des résidus d’antibiotiques administrés à une vache grippée, par exemple, seraient passés dans le tank au lieu d’avoir été jetés.

Heureusement, une telle situation n’est pas fréquente. «Souvent, quand l’agriculteur a un doute, il nous demande de tester le lait avant de le prélever», ajoute Samuel Cordeau. A l’arrêt à Saint-Prex, ainsi qu’à celui de Montherod, un petit récipient de lait a été déposé afin qu’il le transmette à Genève pour analyse. Le producteur souhaite savoir si la vache concernée, qui aurait récemment vêlé ou aurait connu un pépin de santé, produit à nouveau un lait propre à la consommation. Il recevra la réponse par SMS.

As des manoeuvres
En cette journée de petite tournée, où son collègue s’occupe du pied du Jura – la grande comprend deux camions qui font la partie Genève, Nyon et environs, et un troisième qui effectue de nombreux kilomètres, jusqu’à Romainmôtier, Puidoux, Châtel-Saint-Denis pour le lait bio – ce Français est content car «ça roule». En effet, le trafic est fluide. Ce matin, la clé a été tournée à 7h et 23 minutes plus tard Samuel Cordeau était à son premier arrêt à Féchy. Le plus impressionnant est de regarder ces chauffeurs manoeuvrer dans les cours de ferme et les petits chemins qui y mènent.

Un peu plus tard, à Lussy-sur-Morges, le transporteur est accueilli au bout du champ par deux chiens. L’un qui arrêtera d’aboyer après son départ, l’autre sautant autour du véhicule. «Il est où? Je ne veux pas l’écraser», s’inquiète Samuel Cordeau en reculant vers le tank à lait. En descendant, il lui donne une caresse. «L’autre, j’ai tout essayé, je me suis même mis à quatre pattes. Il n’y a rien à faire, il aboie toujours», sourit-il. Et de raconter en riant une anecdote concernant un de ses collègues, qui a peur des chiens. «Un jour, le Saint-Bernard d’une ferme est sorti de l’écurie. Il ne l’avait jamais vu. Mon collègue a sauté sur la citerne et a appelé à l’aide. La propriétaire a dû venir l’assurer que le chien ne lui ferait rien.»

Pendant ce temps-là, avec comme fond sonore les aboiements du chien noir de Lussy-sur-Morges, Samuel Cordeau échange quelques mots avec le paysan. Puis, à 8h06, repart, sans avoir lancé le lavage automatique du tank à lait. «Il y a quelques endroits, si nous passons avant 9h-9h30, on sait qu’on ne doit pas le faire, car l’agriculteur n’a pas encore assez d’eau chaude, il s’occupera donc plus tard de cette tâche.» Passant entre 7h et parfois passé midi, les ramasseurs de lait croisent rarement les paysans, mais connaissent leurs habitudes. Direction Villars-sous-Yens où une petite attention pour lui souhaiter une bonne année l’attend. Ce sont souvent des bouteilles? «Exactement», répond-il de son rire sonnant et qui met de bonne humeur. Le lendemain, ainsi que le 1er janvier au matin et au fil de tous les autres jours de l’année, ses collègues et lui étaient et seront à nouveau derrière le volant. Car le lait n’attend pas: il doit être récupéré au plus tard tous les deux jours.


ALLENBACH EN BREF
1962 Création de l’entreprise de transporteur de lait indépendant par André Allenbach, père de l’acutel patron, Luc. Il est lié par contrat aux Laiteries Réunies de Genève. L’entreprise s’installe à côté de l’Asse en 1966 et construit de nouveaux locaux en 2010-2011.
1968 Début du transport du lait directement par camion-citerne, du producteur ou de la laiterie à Genève. Avant, le train était aussi utilisé.
1993 Création de la société A. Allenbach Transports SA.
2000 Attribution d’une tournée de collecte par la Fédération laitière valaisanne. Aujourd’hui, 3-4 camions partent chaque matin de Saxon.
2016 L’entreprise compte 11 employés et ramasse le lait de 5 producteurs genevois (contre 15 en 2006), 60 vaudois (115) et 10 bio. Allenbach transporte aussi du moût