« Elles savent où elles vont »

REPORTAGE La majorité des vaches sont montées en camion à l’alpage.

Article paru le 21 mai 2014 dans La Côte. Texte Fabienne Morand. Photos: Samuel Fromhold. PDF

«Je suis rassuré, elles étaient toutes debout», lâche Nicolas Walther en refermant, jeudi sur le coup de 8h, les portes de son camion-remorque. Derrière lui, les vingt-trois vaches qu’ils vient d’amener au Brassus se délectent avec l’herbe qui sent bon le début de saison à l’alpage. L’une se met même à effectuer quelques levées de cul, visiblement joyeuse d’avoir rejoint les vingt-six autres copines amenées un peu plus tôt par un premier chauffeur. Le soulagement de constater qu’aucun bovin n’est tombé durant le transport se lit encore sur le visage de cet agriculteur et chauffeur poids lourds de tout juste 27 ans. Car, lors de la descente du Marchairuz en direction la Vallée de Joux, certains bruits à l’arrière lui ont fait craindre le pire. A un moment donné, après un virage pris pourtant au ralenti et avec douceur, Nicolas Walther a immédiatement réagi.«Cette fois il y en a une qui est par terre! Et je ne peux même pas m’arrêter, je peux rien faire!» Difficile, effectivement, de se parquer sur le bas-côté avec un camion d’une dizaine de tonnes, plus une remorque, les deux éléments remplis de bêtes pesant entre 600 et 800 kilos chacune. Et le Pampignolais de continuer: «Ça fait longtemps que ça ne m’est pas arrivé, mais j’ai vu en chargeant qu’une avait peur d’être contre la paroi. Pourtant, je l’ai même changée de place.» L’appréhension de devoir annoncer la blessure d’une vache à un propriétaire a vite été compensée par la joie de constater que toutes sont sorties, l’une après l’autre, et sur leurs quatre pattes.

Des milliers de vaches
Si pour une minorité de paysans, et pour le bonheur des touristes et citadins, l’inalpe s’effectue à pied, cloches autour du cou et bouquet de fleurs entre les cornes, la grandes majorité des génisses et vaches sont transportées par remorque de l’écurie à l’alpage. Durant un mois et demi, la vingtaine de camions roses signés Alex Desmeules, d’Echallens, transporte environ 16 000 bêtes, sans compter les contrats habituels que sont les trajets pour les marchands ou en direction de l’abattoir.

A peine les vaches déchargées, que Nicolas Walther reprend le volant pour retourner à Burtigny chez Philippe Humbert. Son collègue est déjà en train d’embarquer les suivantes. Au total, quatre trajets seront nécessaires pour amener la centaine de ruminantes. Il n’est pas encore 9h, mais leur journée à déjà commencé il y a plus de 3h. Peu après 6h, pendant que le patron termine de traire les autres, plusieurs hommes mènent bête après bête dans le camion. Une scène qui se passe sous le regard de deux hirondelles posées sur un fil, les premiers rayons du soleil venant illuminer les feuilles des arbres en contrebas. La vue sur le Léman ne laisse personne indifférent. «Ici, elles sont dociles car habituées d’être menées au licol. Mais quand c’est possible, nous ouvrons les portes et les vaches montent en vrac, sans aucun problème. Elles savent où elles vont», sourit Nicolas Walther. D’ailleurs, les premières sont à peine dedans que celles encore à l’écurie beuglent d’impatience. La montagne n’est plus très loin. «Tu prends pas les trop grosses pour finir», crie le premier chauffeur en direction de l’écurie. Elles sont installées en alternance tête à derrière. La taille et la grosseur des vaches détermine combien il est possible d’en charger en une fois.

Le camion est plein. Il est 9h. Les deux chauffeurs acceptent le café, thé et morceau de pain-fromage offert par la famille Humbert. Ces quelques minutes au chaud permettent d’affiner le programme de la journée, mais aussi d’évoquer les autres agriculteurs: qui a décidé de ne plus monter à pied, mais en camion, pour qui c’est la dernière montée car il arrête les vaches, qui amène combien de bêtes dans quel alpage…

Aux quatre coins du pays
La journée n’est pas finie. Les chaussures sont enfilées, chacun retourne à ses occupations. Nicolas Walther ne prend cette fois que deux vaches à Burtigny. Le jeune Pampignolais prend la route direction Yens. Rouler seul, ce n’est pas ennuyeux? «Non, répond-il. Parfois, nous mettons l’oreillette et discutons à plusieurs chauffeurs. De temps à autre, il y en a un qui dit «Attends, je vais vite charger». Il pose le main libre puis rejoint la conversation plus tard.» Lors des plus grosses journées, un chauffeur peut parcourir jusqu’à près de 800 km, certains se transforment donc en vraies pipelettes. Soudain, Nicolas Walther semble chercher du regard quelque chose en particulier. Un endroit où laisser sa remorque. Ce sera entre Ballens et Froideville. A 9h54 il est à Yens où six vaches l’attendent, le licol déjà autour de la tête. Elles passeront l’été au Pont, mais ne rentreront pas dans la même écurie. L’agriculteur a décidé d’arrêter le lait. Il a vendu ses vaches. Au retour, après avoir mangé une fondue à midi avec la famille Humbert, ce bilingue Français-Suisse allemand récupérera sa remorque pour son dernier trajet du jour: Vaux-sur-Morges – Le Solliat. Le soir, il recevra son programme du lendemain et saura ainsi s’il doit se rendre sur Genève, Fribourg ou en Suisse allemande.