Changement de carrière pour un métier de la terre

Elles occupaient un poste de laborantine, de vendeuse ou travaillaient dans les ressources humaines. Un jour elles ont tout quitté pour devenir cheffe d’exploitation.

Article paru le 16 septembre 2016 dans Agri Hebdo. Textes et photo: Fabienne Morand. PDF

Sont-elles de plus en plus nombreuses à quitter leur emploi pour reprendre un domaine agricole? Difficile d’y répondre, car les statistiques ne précisent pas si les cheffes d’exploitation avaient auparavant un autre métier. «Souvent, elles sont très motivées et ont bien réfléchi avant de choisir cette nouvelle voie. C’est certainement un enrichissement pour l’agriculture locale», répond Mirjam Hofstetter de l’Union suisse des paysans (USP).

Sarah Tremblet, 28 ans, et Caroline Choulat, 34 ans, étaient laborantines. «Je
n’avais pas prévu de devenir viticultrice. Adolescente, je voyais la charge de travail qu’avaient mes parents et cela ne me faisait pas rêver», explique Sarah Tremblet, de Bernex (GE). Un jour, alors que cela n’allait pas très bien dans son travail, elle démissionne et aide son père à la vigne. Le déclic se produit. Elle obtient son CFC de viticultrice et aujourd’hui travaille avec ses parents et l’une de ses deux soeurs, Hélène. Cette dernière, après un apprentissage de pâtissière-confiseur a enchaîné avec un CFC d’agricultrice.

Caroline Choulat, de Courtemaîche (JU) a travaillé durant neuf ans au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) dans la recherche: «Je me plaisais dans mon travail, mais pas à la ville. Puis, avec les responsabilités, j’ai eu de plus en plus de pression, trop». Elle est revenue en janvier 2015 sur l’exploitation familiale qui compte des vaches laitières et des veaux à l’engraissement. Elle est en troisième année de CFC.

Revenir à la terre
Puis il y a celles qui avaient l’idée et l’envie de revenir, un jour, à la terre. C’est le cas de Roseline Baud, d’Apples (VD). Après son apprentissage d’employée de commerce dans une banque, elle travaille une dizaine d’années à Genève, pour une entreprise spécialisée dans la transition de carrière. «A 34 ans, j’avais déjà fait un bout de vie et j’avais l’impression de ne plus évoluer. Même si je vivais en ville, j’étais toujours attachée à la terre et comme personne ne voulait reprendre le domaine, je me suis dit «go»», sourit-elle. Dix ans après, elle gère toujours une exploitation avec des grandes cultures, de la vigne, du maraîchage, des petits fruits et un jardin floral.

En chiffres
1204 Le nombre de femmes cheffes d’exploitation en Suisse romande en 2015, contre 21650 chefs. En 2010, elles étaient 1217 et 1101 en 2005.
12,25% La plus grande part de cheffes d’exploitation, en 2015, qui revient au Valais. Le pourcentage le plus bas en 2015, 3,3%, est pour Fribourg (1,81% en 2005).
406 femmes à la tête d’une exploitation pour le canton de Berne en 2015, ce qui en fait, en chiffres absolus, le canton «romand» qui en compte le plus.
Source: Relevé des structures agricoles, OFS.

Quant à la Valaisanne Nathalie Vouilloz, elle travaille d’abord pendant vingt ans com me vendeuse en horlogerie-bijouterie. Un jour, celle qui a toujours été passionnée par les vaches d’Hérens décide de passe un été à l’alpage comme deuxième berger. «Puis j’ai rencontré Gérard qui a une exploitation, on ne s’est plus quittés et je travaille avec lui. Toutefois, je ne serais jamais revenue en arrière, je pouvais enfin vivre ma passion», confie celle qui s’occupe de vaches depuis une dizaine d’années.

Conséquences sur la famille
Ce changement radical de vie n’est pas sans conséquences pour la famille. Roseline Baud (maman d’un petit garçon), Sarah Tremblet et Caroline Choulat (toutes deux enceintes au moment de l’interview mi-août) étaient célibataires et ont connu leur conjoint après leur changement de carrière. Nathalie Vouilloz, séparée, a embarqué ses deux filles dans son aventure. Vendeuse, Rachel Léchenne, de Courtételle (JU) avait 30 ans et une fille de six mois – depuis elle a donné vie à deux autres – quand avec son conjoint ils décident de reprendre la ferme. Son conjoint ne venant pas du milieu et n’ayant pas imaginé l’ampleur du travail et des soucis, c’est elle qui obtient son CFC d’agricultrice et prend les responsabilités. Il y a deux ans, le mari de Rachel choisit de quitter cette vie et depuis elle continue à mener de front ses rôles de cheffe d’exploitation qui compte jusqu’à 130 bovins et de maman, secondée par un ouvrier et ses parents. Ces derniers jouent souvent un rôle important. «Mon père me fait confiance et c’est génial», relève Sarah Tremblet.

Toutes admettent que de passer d’un salaire mensuel, parfois très convenable, à un faible revenu et de plus aléatoire, n’a pas toujours été facile. Et physiquement, même si certaines étaient sportives, elles admettent que leur corps a dû s’habituer. «Le plus difficile, vu que j’ai changé en janvier, a été de passer de mon laboratoire chauffé à la ferme et au travail en extérieur, ainsi que de travailler 7 jours sur 7. C’est un rythme à prendre», relève Caroline Choulat. Quant aux regrets, elles n’hésitent pas à répondre par la négative. «C’est un beau virage que je ne regrette vraiment pas», admet Nathalie Vouilloz.


FREQUENTATION DES ECOLES
Certains directeurs d’établissements constatent que la fréquentation féminine a augmenté depuis les années 1990. «A cette date, 5% des diplômés étaient des filles, ce pourcentage est monté à plus de 25% en 2010-2011», répond Guy Bianco, directeur de l’Ecole d’agriculture du Valais. Il relève aussi que depuis 2012, le pourcentage est redescendu aux alentours de 15% pour des raisons qu’il n’explique pas. Le Jura a noté une progression depuis les années 2010-2011 et sur Fribourg, le pourcentage de filles varie de 4 à 27% selon les années. Il est donc difficile d’en tirer des conclusions générales. Un autre indicateur est le choix de la formation. La plupart des femmes suivent le brevet de paysanne, mais ce sont «majoritairement des dames qui ont acquis une première formation hors de l’agriculture et y viennent souvent en rejoignant le conjoint. Elles n’abandonnent pas forcément leur première activité, mais s’investissent à des degrés divers sur l’exploitation», relève Pierre-André Odier, responsable de la formation professionnelle et continue à Courtemelon (JU).